samedi, novembre 8 2014

Edito - Le traité transatlantique va réorganiser le commerce mondial au profit des Etats-Unis

0.A001982897-1164831.png

Le traité transatlantique, voulu par les États-Unis, va aboutir à définir des normes mondiales pour les produits industriels. Elles s'imposeront ensuite aux autres accords commerciaux, avec la zone pacifique, notamment. par Thomas Porcher et Frédéric Farah, économistes et auteurs de "TAFTA : l'accord du plus fort (éd. Max Milo)"

Le projet du grand marché transatlantique est en préparation depuis plus de vingt ans, mais il a subi une nette accélération depuis 2009. Cette accélération des négociations s'est faite dans un contexte de bouleversement économique et géopolitique mondial avec la montée en puissance de la Chine et d'autres pays émergents. Mais, dans cette alliance stratégique visant à redéfinir la gouvernance économique mondiale, l'Europe semble être le pion des États-Unis...

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États ont essayé de donner des règles au commerce international. Afin que l'ensemble des pays soient traités sur un pied d'égalité, le GATT a mis en place un certain nombre de principes : réciprocité, transparence et diffusion de la clause de la nation la plus favorisée. Cette clause veut que lorsqu'un pays accorde une faveur, notamment tarifaire, à un autre pays, il l'accorde à tous les pays commerçant avec lui et que les producteurs étrangers soient soumis aux mêmes règlementations que les producteurs nationaux. Le but du GATT, puis de l'OMC, était clairement affiché : développer un cadre pour favoriser le multilatéralisme.

Un multilatéralisme de façade

Mais derrière les beaux principes de fond comme de forme - négociations transparentes et mobilisation du plus grand nombre de pays -, le multilatéralisme n'a jamais eu lieu. Les pays riches ont souvent établi l'ordre du jour des négociations et ont fait en sorte de sortir vainqueur dans le marchandage des règles à fixer. Par exemple, ils ont toujours accepté de libéraliser les secteurs nécessitant des technologies (car eux seuls les avaient) et ont refusé d'ouvrir les secteurs où ils pouvaient être concurrencés (agriculture et textile). Même droit ne veut pas dire même possibilité. Le multilatéralisme prôné par le GATT, puis par l'OMC, n'efface pas la domination des pays riches. Il faut être bien naïf pour penser que dans les rounds de négociations, le Mali a autant de pouvoir que les États-Unis ou le Royaume-Uni.

La réalité est que si l'on considère l'Europe comme un pays, les négociations de l'OMC ressemblaient plus à des discussions bilatérales. Les chiffres l'attestent : jusqu'à la fin des années 80, les trois quarts du commerce des pays industrialisés étaient réalisés avec d'autres pays industrialisés.

Une véritable "pactomanie" commerciale

Ce multilatéralisme de façade ne profitant qu'à une poignée de pays va être perturbé par l'entrée de la Chine à l'OMC en 2001. Alors que la plupart des dirigeants américains ou européens, pensant que les exportations de leurs pays allaient envahir la Chine, avaient soutenu son entrée, on a assisté à un mouvement de délocalisation des entreprises de ces pays vers la Chine. D'autres pays émergents comme le Brésil et l'Inde font leur place dans le commerce international et ne laissent plus les européens ou les américains leur imposer l'ordre du jour des négociations à l'OMC, comme l'a montré récemment le veto de l'Inde à l'accord de Bali. Dans le commerce mondial, la part relative des échanges nord-nord s'affaiblit tandis que le poids des pays émergents continue de croitre.

C'est dans ce contexte que l'on assiste à une tentative de rapprochement des États-Unis avec la Chine. Mais, malgré des relations d'interdépendance économique et financière, une entente sur les normes de production semble sans avenir tant les processus de production diffèrent. Et puis la Chine est un rival économique et militaire. Les États-Unis, par-delà un budget militaire sans équivalent, développent une véritable diplomatie commerciale. Ils veulent promouvoir, après la pactomanie de la guerre froide - c'est-à-dire des alliances militaires pour endiguer l'URSS pendant cette période -, une pactomanie commerciale : deux immenses traités avec les puissances du Pacifique et de l'Europe pour contenir la Chine.

Le traité transatlantique va aboutir à des normes mondiales

Mais les multinationales des États-Unis n'avaient pas intérêt à ce que le traité transpacifique soit signé avant le traité transatlantique. En effet, les pays du Pacifique connaissent généralement des normes de production et de consommation moins contraignantes que les normes américaines (les négociations portent en général sur une diminution de la contrainte des normes, comme auparavant sur la diminution des droits de douane). Un succès des négociations avec les pays du Pacifique, par l'instauration de normes moins contraignantes, aurait amené les grandes entreprises américaines à s'ajuster sur les normes des pays du Pacifique et à en subir les coûts d'ajustement.

Il faut donc commencer par l'Europe. Car l'établissement de normes communes (normes de consommation et de production) entre les États-Unis et l'Europe en feront des normes mondiales, y compris pour le Pacifique, y compris pour la Chine. Le marché transatlantique sera ainsi le producteur de normes mondiales (standards maker). Il sera alors possible pour le gouvernement américain de négocier avec les pays du Pacifique sans devoir abaisser sa réglementation - valant désormais pour tous les pays - donc sans mutation majeure des techniques américaines de production. Les grandes entreprises des pays industriels du Pacifique seront alors en position de standards takeret devront adapter leurs techniques sous peine d'être exclues des marchés européen et américain.

Source: La Tribune

Le Rédacteur en chef de BEZIERS POLITIQUE

vendredi, mai 23 2014

Edito - Mali : Le naufrage de la politique française

0.Acarte_mali.jpg

Par charité chrétienne, je ne vais pas citer la presse – française et africaine – en transe, admirant « le héros de la guerre contre le terrorisme », François Hollande, triomphant le 2 février 2013 à Tombouctou, après l’offensive des militaires français du 11 janvier sur le Nord-Mali. Ce jour-là était « le plus beau de sa carrière politique ». Une si belle journée gâchée par un mauvais présage… François Hollande s’était fait refiler comme cadeau un chameau volé…, qui depuis a été rendu à ses propriétaires,… qui l’ont mangé. Un destin…

Tout était bidon ?

Oui. Tout a été bidon. Dans la foulée, Laurent Fabius a imposé en juin 2013 la signature à Ouagadougou d’un accord prévoyant des pourparlers de paix entre Bamako et le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) – du pipeau – et des élections ultra rapidos en juillet 2013, avec une campagne impossible pendant le ramadan. Le Sud a gentiment voté comme on lui demandait. Mais au Nord, la population avait déjà affiché sa rupture en dédaignant massivement les urnes.

En fait, à l’époque, on savait déjà que cette affaire ne tenait pas la route : comment 1 500 soldats français avaient-ils pu prendre le contrôle d’un territoire grand comme une fois et demi la France ? Tout reposait sur un deal de frelaté.

Le MNLA est un mouvement indépendantiste touareg très implanté, qui se nourrit du désintérêt du Sud pour le Nord. Mais le Nord se trouvait soudain sous l’emprise des mercenaires, ripolinés en djihadistes, venus de la guerre imposée à la Libye par les crapules de l’OTAN.

Les services français avaient alors passé un marché avec le MNLA : « Vous qui connaissez bien le terrain, vous nous donnez les réseaux et les planques des djihadistes-terroristes-d’Al-Qaïda, et après la victoire, on imposera à Bamako de vous reconnaitre une autonomie réelle et de l’argent pour faire les routes qui n’ont pas faites en soixante ans ».

Le MNLA a joué le jeu, les militaires français ont mené une offensive éclair – en refusant de donner la moindre information sur les morts causés par cette guerre – et les djihadistes sont repartis du côté du Sud-Libyen pour d’autres aventures. Pour quel résultat effectif ?

Où en est-on un an plus tard ?

Le MNLA, trahi par la France, a repris le contrôle du Nord contre l’armée malienne, et le grand niais de François Hollande ne risque pas de ramener sa fraise à Tombouctou, même avec son joli casque. Ce qui ne l’a pas empêché la semaine dernière de déclarer la guerre à Boko Haram. Et toute la presse, encore bien accro aux drogues de Georges W. Bush, a repris benoitement…

Sur le terrain, la France s’est grillée pour être incapable de donner le moindre contenu à l’accord de Ouagadougou. Elle a très vite été en quenouille, comme l’a montré l’enlèvement et l’assassinat des deux journalistes de RFI à Kidal le 2 novembre… Un déferlement de paroles guerrières, pour quel résultat ? Rien, car tous les fils sont coupés. La France de François Hollande et Laurent Fabius est impuissante en Afrique.

Dans la vraie vie, le MNLA a repris ses positions, soutenu par une population écœurée des promesses non tenues et d’un avenir de misère. Et ces derniers jours, le décor du film s’est écroulé.

Le nouveau Premier ministre Moussa Mara, en fonction depuis avril 2014, avait prévu une visite dans le Nord, la première pour un chef de gouvernement. Vendredi, il était à Tombouctou pour inaugurer l’engagement des travaux de la route devant relier la ville à Bamako. C’est dire que rien n’est fait pour la route en direction de Kidal et du Nord… Même pas une route en un an… Imaginez ce que ça veut dire pour la population.

Moussa Mara devait ensuite se rendre à Kidal, mais la population a marqué son opposition en manifestant vendredi vers l’aéroport, avec pour réponse une violente répression armée. « C’est la troisième fois que les Maliens tirent ainsi sur la population, nous avons agi en état de légitime défense. Pour nous, le processus de négociation est mort, il faut renégocier de nouvelles bases », a dénoncé Moussa ag-Acharatoumane, du MNLA.

Samedi, le MNLA a déclenché l’opération de prise du pouvoir, prenant en otages trente fonctionnaires maliens, dont le gouverneur. Dimanche, ont éclaté des affrontements armés entre le MNLA et l’armée malienne : bilan, selon Bamako, 8 morts et 25 blessés pour l’armée malienne, 28 morts et 62 blessés pour le MNLA. A vérifier. Les hostilités se sont poursuivies à l’avantage des indépendantistes, et depuis peu le MNLA a pris le contrôle de Kidal. Le premier ministre est reparti par hélicoptère, sous protection de l’armée française.

Alors que va-t-il se passer ?

Le MNLA va retrouver toute son influence sur le Nord, alors que Bamako va continuer à s’affaiblir, avec son gouvernement de pantins. La France va payer cash ses promesses d’autonomie non tenues, et son incapacité à imposer le moindre projet de développement pour le Nord.

Attention, regardez la carte : il ne faut pas que le Mali casse. Pour éviter que ce scénario désastreux, et faire de la vraie politique africaine, les regards se tournent désormais vers la seule vraie puissance de la région, l’Algérie.

Le Rédacteur en chef de BEZIERS POLITIQUE

vendredi, mai 9 2014

Edito - Rapt de 250 lycéennes : L’incurie du pouvoir nigérian, et notre indifférence

000000A642590-protesters-hold-signs-during-a-march-in-support-of-girls-kidnapped-in-front-of-the-nigerian-embassy-.jpg

Le groupe islamiste armé Boko Haram a revendiqué dans une vidéo, obtenue lundi 5 mai par l'Agence France-presse, l'enlèvement de deux cent soixante-seize lycéennes à la mi-avril dans le nord-est du Nigeria. Il y menace de les traiter en « esclaves » et de les « marier » de force. « Je vais les vendre sur le marché, au nom d'Allah. (...) J'ai dit que l'éducation occidentale devait cesser. Les filles, vous devez quitter l'école », dit le chef du groupe extrémiste, Abubakar Shekau.

Qui ça ? Des nigérianes. Ah bon,… alors ce n’est pas si grave. Enfin un peu de sensationnel quitte à me répéter de façon lourdingue : « J'ai enlevé vos filles. Je vais les vendre sur le marché, au nom d'Allah ». Là tout s’éclaire. C’est le revival du Mali, le Nigeria est menacé d’une sécession, entre le Nord musulman et le Sud chrétien… Ce qui est fort regrettable pour ce sympathique pays, avec ses 165 millions d’habitants, ses investissements en flèche, et ses réserves pétrolières, qui en font le premier exportateur pétrolier africain et la première puissance économique d’Afrique. Si vous voulez faire du fric en Afrique, ne perdez pas votre temps, misez sur le Nigéria.

D’ailleurs, le monde des gens bien ne s’y trompe pas. Depuis mercredi, se presse dans une capitale blindée de forces de l’ordre un Forum économique mondial, qui est une sorte de Davos africain. Une opération de prestige pour Goodluck Jonathan, le président nigérian, candidat à sa réélection en 2015.

Alors, voici soudain dénoncé à la face du monde ce mal absolu, le groupe Boko Haram,… et ce sont effectivement de vrais salopards. Mais, dans ce pays riche et démocratique, comment un tel groupe, créé il y a plus de douze ans, peut-il prospérer ? Encore un ravage de l’intégrisme ?

Oui, sauf que l’intégrisme ne prospère pas sans son terreau, toujours le même, l’injustice sociale. Dans le riche Nigéria, 60 % de la population vit avec moins de 2 dollars par jour, et les inégalités s’accroissent depuis le retour à la démocratie en 1999. Cette pauvreté est omniprésente dans le Nord, bordé par le Niger, le Tchad et le Cameroun. Le nom de Boko Haram, qui signifie le « livre interdit » par rejet de l’instruction, est là-bas déjà inscrit par la réalité sociale : dans le Nord, 80 % des jeunes sont illettrés et 50 % des enfants en âge d’être scolarisés ne le sont pas. Des chiffres qui, je l’espère, ne plomberont pas le moral du Davos africain.

Mais il y a plus. A l’origine, Boko Haram était un mouvement religieux protestataire, qui recueillait de l’écho dans la population compte tenu de l’inégalité viscérale de l’économie nigériane. Aussi, tout l’appareil nigérian, mis en cause, a engagé une répression violente, parfois erratique, parfois aveugle, toujours incohérente… et sans aborder la moindre réforme sociale sérieuse. Mais taper sur le terrorisme, c’est la recette magique... Résultat : Boko Haram n’a cessé de se renforcer, avec plus de 200 attentats et méfaits graves, dont certains au cœur d’Abuja, souvent contre des écoles. Au total plus de 1500 morts.

0000000michelle-obama-bringbackourgirls.jpg

Le rapt massif du 14 avril témoigne de l’incurie de l’État. Les faits sont eu lieu à Chibok, dans le Nord du pays, dans la zone où Boko Haram est bien installée. Pour réaliser cet enlèvement massif, une véritable colonne de véhicules a fait la distance, avec une équipe nombreuse et armée. On parle de 200 djihadistes, 20 pick-up, des motos. Les bandits se sont présentés en uniforme de l'armée nigériane, tenant des propos rassurants et prenant tranquillement le contrôle du lycée. Des coups de feu ont alors été tirés, les jeunes filles embarquées manu militari, et le bâtiment a été incendié. Quelques jeunes filles ont pu s’échapper, et ont tout expliqué.

Des alertes ont été données : aucune réaction des autorités.

Le lendemain de l'enlèvement, le porte-parole de l'armée a affirmé que la quasi-totalité des filles avait été secourues. En réalité, la police et l’armée n’ont rien fait. Dans cette zone réputée dangereuse, comment le convoi a-t-il pu passer – à l’aller et au retour – sans encombre, sans être repéré ? Aucune patrouille pour contrôler ces routes, alors que l'alerte a été donnée ? Et comment justifier qu’il n’y ait eu aucune contre-attaque par les forces de l’ordre en trois semaines ?

Ce lundi, Boko Haram a commis une nouvelle attaque dans une autre ville du Nord-Est, Gamboru Ngala, avec un bilan de 300 morts. 300 morts ?... Trois lignes dans la presse. Il est vrai que c’est moins passionnant que la messe médiatique pour le marathon de Boston, où le monde entier était amené à se recueillir sur les trois morts de l’an dernier. Ça aurait aussi pu être plus intéressant si Boko Haram avait flingué un avion au-dessus de la mer… Mais là, juste un massacre au Nord du Nigéria

« Article 1 : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Il y a vraiment des jours où j’enrage.

Le Rédacteur en chef de BEZIERS POLITIQUE