Keyword - Joseph Stiglitz

Fil des billets - Fil des commentaires

jeudi, décembre 18 2014

Edito - Taxe Tobin : François Hollande est vraiment le grand ami de la Finance

0.A0011Pierre-Moscovici-Francois-Hollande-Michel-Sapin.jpg

Bien sûr, je n’ai jamais cru le président alors candidat, quand il faisait de la finance son adversaire, quelques jours avant de rassurer la City. Malheureusement, sur le dossier de la taxe Tobin européenne, il démontre qu’il est, depuis qu’il est élu, l’un des meilleurs amis de celle qui était censée être son adversaire.

Histoire d’une trahison

Il faut remercier Marianne et Bruno Rieth, qui résume parfaitement l’incroyable histoire d’une trahison. Mais comment François Hollande a-t-il pu dire pendant la campagne électorale que « mon véritable adversaire, c’est le monde de la finance » avant de mener une telle politique ? Il faut dire que quelques jours après, il confiait au Guardian : « la gauche a gouverné pendant 15 ans, pendant lesquels elle a libéralisé l’économie et ouvert les marchés à la finance et à la privatisation. Il n’y a pas de crainte à avoir ». C’est le second texte qui faisait foi, comme le démontre Bruno Rieth dans Marianne. Depuis deux ans et demi, l’Elysée et Bercy ne cessent de défendre l’agenda des banques et de la finance.

Et quelle meilleure illustration que la position de la France sur la taxe Tobin. L’idée a trouvé une seconde jeunesse avec la grande crise, soutenue par Joseph Stiglitz, qui y voit un moyen de réguler la finance mais aussi de davantage la faire contribuer à la collectivité, motivation qui semble d’autant plus juste aujourd’hui que les Etats ont déversé des milliards pour la sauver et qu’ils accumulent les déficits. Même l’Union européenne, pourtant souvent influencée par les intérêts des multinationales, a fini par y céder et pousser un projet, farouchement combattu par le Royaume-Uni et les banques. Si la France fait partie du groupe de onze pays qui avancent, elle semble y être pour ralentir le mouvement et en réduire la portée.

Dépasser la droite par la droite

De manière assez extraordinaire, le PS tempère donc le projet lancé en 2011 par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ! Malheureusement, rien de bien surprenant si on s’en réfère aux propos de Pierre Moscovici à l’été 2013, qui jugeait les projets de la Commission, pourtant guère interventionniste, « excessifs ». Quand mettre un membre du PS à la Commission semble alors la droitiser… Depuis, Michel Sapin vend le projet comme une révolution alors qu’il s’agit d’un pétard mouillé. Le diable étant dans les détails, l’Union européenne avance avec un projet dérisoire qui taxe dix fois moins les dérivés que les actions et les obligations (on se demande bien pourquoi ?), puis qui finit par en exonérer plus de 95 % de toute taxe !

Et même ce projet croupion déclenche de l’urticaire au monde financier, dont l’opinion est bien relayée par The Economist, vent debout contre cette idée, surtout quand elle semble pouvoir s’appliquer aux échanges faits depuis Londres. Pas de problème : il semble, paradoxalement, suffire de passer par Paris pour porter l’estocade comme ce projet nain pour encore en retarder la portée et la possible application. Il faut noter que les sociaux-démocrates allemands, pourtant guère révolutionnaires jugent « essentiel que tous les dérivés soient inclus car le trading international de dérivés a désormais atteint un volume d’environ douze fois le PIB mondial ». Les enfants de Schröder plus interventionnistes que François Hollande !

C’est ainsi que le PS suit l’agenda des multinationales en baissant les cotisations sociales et en flexibilisant le travail, et ne remet pas en cause le laisser-faire financier. Un grand homme aurait dit qu’il « n’aimait pas les socialistes, parce qu’ils ne sont pas socialistes ». 50 ans après, ceci semble encore plus vrai.

Le Rédacteur en chef de BEZIERS POLITIQUE

vendredi, octobre 31 2014

Edito - Vers une société sans emplois ?

0.A001commerce-entre-dans-rouge-35ac6.png

Vendredi dernier, le nombre de chômeurs en France a battu un nouveau record : 5,43 millions de personnes en catégorie A, B et C, dont 3,43 millions dans la seule catégorie A, soit 50 000 et 19 000 chômeurs de plus. L’automatisation semble en cause, comme on le voit dans le commerce.

Le cabinet Trendeo, qui décrit depuis plusieurs années la réalité de la désindustrialisation dans notre pays, a pointé un phénomène récent et nouveau, à savoir la destruction d’emplois dans le commerce depuis deux trimestres. On pourrait croire que ce phénomène est normal étant donnée l’état de notre économie. Mais même en plein cœur de la crise, alors même que le PIB avait reculé de plus de 2 % en 2009, le commerce avait continué à créer des emplois, malgré la baisse des créations d’emplois et la hausse des suppressions de postes. Depuis deux trimestres, pour la première fois, le commerce détruit des emplois, sous le double phénomène d’une baisse des créations et d’une hausse des destructions.

Les graphiques de Trendeo démontrent qu’il y a une tendance très négative en marche, qui révèle que des phénomènes profonds sont sans doute à l’œuvre et engendrent un mouvement de destruction d’emplois qui pourrait bien continuer à s’accélérer. Malheureusement, tout ceci n’est pas totalement illogique quand on constate le développement des caisses automatiques, dont la fonction principale consiste à supprimer de coûteux postes de caissiers dans les magasins. Le « prix Nobel d’économie », Joseph Stiglitz, note dans son dernier livre « qu’il est curieux qu’à une époque où le chômage est si élevé, les supermarchés remplacent les caissiers par des caisses automatiques ? ».

Le Munich social continue et s’amplifit ?

Tout ceci est malheureusement confirmé par une étude du cabinet de conseil Roland Berger, qui annonce que pas moins de 3 millions d’emplois seraient menacés d’ici à dix ans, du fait de l’automatisation et du développement de l’usage des robots. Le cabinet pronostique une augmentation du taux de chômage de 8 points d’ici là. Bien sûr, à moyen ou long terme, l’automatisation et le fait de confier à des robots certaines tâches peut représenter un progrès pour l’humanité, mais à la condition sine qua non que cela ne contribue pas à détruire plus d’emplois que cela n’en créé, surtout dans une période où subsiste un très fort taux de chômage. Roland Berger décrit un nouveau gain du capital.

C’est pour cette raison que, même si je ne propose pas de revenir au métier à tisser, je pense qu’il faut savoir faire une pause dans l’automatisation de notre société quand cela contribue à détruire des emplois alors même que nous en manquons. Dans ce cas là, l’automatisation provoque bien davantage d’effets négatifs sur la société que de conséquences positives. Il ne faut pas oublier que le progrès technique doit bénéficier à la condition humaine et ne pas conduire à la dégrader. Et ce n’est pas être passéiste que de savoir mettre l’homme avant la science, qui doit servir le premier, et non l’inverse, contrairement à ce que semble croire certaines personnes qui raillent ces idées.

Le plus effarant est que cela fait plus de 30 ans que notre pays souffre d’un chômage de masse, mais que nos dirigeants refusent de comprendre le rôle de l’anarchie commerciale avec des pays aux bas salaires ou à une automatisation totalement dérégulée qui condamne économiquement le travail humain.

Le Rédacteur en chef de BEZIERS POLITIQUE

vendredi, juin 6 2014

Edito - Quand l’argentcratie efface la démocratie

0.A3798825.jpg

Ce n’est pas l’Humanité qui nous alerte, mais The Economist, dans un papier intitulé « un dollar, un vote » basé sur le travail de deux économistes, Martin Gilens de Princeton et Benjamin Page, de Northwestern, qui ont étudié les décisions politiques prises aux États-Unis de 1981 à 2002.

L’argent, plus fort que le vote ?

Le résumé de The Economist, aussi choquant soit-il, est fort : « quand il s’agit de mettre en place une politique, les opinions des entreprises et des riches semblent davantage compter ». Et cette affirmation n’est pas gratuite puisqu’elle repose sur une étude statistique qui repose sur 1779 enquêtes de l’opinion des citoyens étasuniens sur des questions politiques, qui comprenaient le niveau de revenus des personnes interrogés ainsi que sur les prises de position des 25 lobbys les plus influents, recensés par le magazine Fortune. Pour les auteurs, ceux qui ont l’influence la plus importante sont l’élite économique (les 10% les plus riches) et les lobbys qui représentent les entreprises.

Les résultats sont assez stupéfiants : quand une décision politique n’est soutenue que par 20 % des plus riches, elle n’a que 18 % de chances d’être adoptée. En revanche, quand 80% des plus riches la soutiennent, elle est adoptée dans 45 % des cas ! A contrario, il n’y a strictement aucun lien entre l’opinion de la majorité et la chance d’une mesure d’être adoptée. Et les lobbys des entreprises affichent des scores similaires à ceux des plus riches. Les économistes soulignent néanmoins qu’il y a une corrélation entre l’opinion des plus riches et celle de la moyenne. Mais The Economist rappelle que ce n’est pas le cas pour l’opinion des lobbys et que cela rejoint les débats sur l’inégalité.

L’aristocratie de l’argent

Ce faisant, il fait le lien, sans le citer néanmoins, avec l’analyse de Joseph Stiglitz dans son dernier livre, qui attribuait aux pouvoirs des lobbys une part de la responsabilité dans l’augmentation des inégalités. En effet, The Economist en profite pour souligner que le gouvernement peut finir par servir les intérêts de ceux qui le financent, en rappelant que pas moins de 6 milliards de dollars ont été dépensés dans les campagnes électorales de 2012. En 2010, Meg Whitman avait dépensé pas moins de 150 millions de dollars pour la campagne de gouverneur de Californie, le budget média de L’Oreal en France. Pour le journal, « le danger, c’est un cercle vicieux où les hommes politiques adoptent des politiques qui favorisent les plus riches ; ce qui donne à ses derniers plus d’argent avec lequel ils peuvent faire du lobbying auprès des politiques, ce qui aboutit à des lois qui leur sont plus favorables, et ainsi de suite ».

The Economist ne se préoccupe de cela que parce que « le risque à long terme, c’est que l’influence excessive des plus riches provoque une suréaction. Si le ressentiment devient assez fort pour envoyer les populistes au pouvoir, ils pourraient mener des politiques qui ne seraient pas seulement mauvaises pour le secteur financier, mais aussi pour l’économie dans son ensemble ». En clair, le journal des élites globalisées appelle à la modération pour éviter que les électeurs ne finissent par vouloir élire des répliques d’Hugo Chavez, une intuition que je partage depuis quelques années déjà. Mais il est dommage qu’il fasse en partie l’impasse sur la question de la démocratie, minée par les inégalités et l’argent et ne propose pas la moindre solution concrète, se contentant d’un appel timoré à la retenue.

Merci malgré tout à The Economist d’apporter de l’eau au moulin de ceux qui dénoncent la montée des inégalités, en montrant le lien qu’il y a avec l’affaiblissement de la démocratie. Cela montre aussi le besoin de réguler le financement des campagnes électorales et l’influence des lobbys.

Le Rédacteur en chef de BEZIERS POLITIQUE

lundi, mai 19 2014

Edito - Thomas Piketty, superstar néomarxiste du 21ème siècle

0.A20140503_FNP004_0.jpgL’énorme succès du livre ''« Le capital au 21ème siècle »'', de Thomas Piketty aux États-Unis, où il aurait déjà vendu plus d’un million de copies, démontre que même outre-Atlantique, la question des inégalités taraude la société. Une question qui finira tôt ou tard pour s’imposer davantage politiquement.

L’aboutissement d’un long travail

Ce livre, que j’espère pouvoir lire cet été, dont Emmanuel Todd avait dit beaucoup de bien dans Marianne, n’est pas un coup d’essai. Thomas Piketty travaille avec Camille Landais et Emmanuel Saez depuis des années sur la question des inégalités et ils ont publié de nombreux documents faisant état de leur explosion dans la plupart des pays depuis quelques décennies. En France, ils avaient publié tous les trois un très bon ouvrage, « La révolution fiscale », dont la première partie étudiait précisément la répartition des revenus et de la richesse en France, avant de proposer une réforme fiscale d’ampleur, dont la plupart des principes étaient très intéressants et auxquels on pouvait souscrire.

Emmanuel Saez a publié il y a quelques mois des chiffres effarants démontrant que 95 % de la croissance des revenus depuis 2009 aux États-Unis est allée au 1% le plus riche : la hausse moyenne de 6,1 % des revenus se décompose en 31,4 % pour le 1 % le plus riche et 0,4 % pour les autres ! Dans son livre, Thomas Piketty reprend une analyse développée par Joseph Stiglitz dans son dernier livre, où ils les avaient cités, à savoir que les inégalités sont revenus à un très haut niveau historiquement et qu’elles minent la société et doivent donc être combattues. Pour cela, l’auteur propose un système fiscal plus redistributeur, tant au niveau de l’impôt sur le revenu qu’avec un impôt sur le capital.

Un combat éminemment politique

Ces recommandations ont fait hurler les néolibéraux, dont certains osent même en faire un successeur de Karl Marx, eu égard au clin d’œil appuyé du titre de l’ouvrage. The Economist, même s’il reconnaît en partie le travail réalisé d’un point de vue des données, juge le livre plus idéologique qu’autre chose mais sa critique du livre est sans doute bien plus idéologique que ne l’est la pensée de Thomas Piketty. Il ne parvient pas à remettre sérieusement en cause les deux postulats majeurs du livre, à savoir l’augmentation très forte des inégalités depuis quelques décennies et le fait que les revenus du capital sont structurellement plus élevés que la croissance, ce qui mène mécaniquement à sa concentration.

La thèse de Piketty est soutenue par des données remontant sur une longue période, qui démontrent que seules des circonstances exceptionnelles (autour de la Seconde Guerre Mondiale), une très forte croissance et une politique fiscale redistributrice permettent de remettre en cause cette concentration. Mais ce dont les défenseurs du système actuel devraient se méfier, c’est de l’issue politique que ce gouffre financier ne tardera pas un jour à provoquer. En Amérique du Sud, il y a eu Lula et Chavez. Gageons que si les peuples « occidentaux » sont vraiment en colère, ils pourraient bien finir un jour par opter plutôt pour la seconde option que la première, qui me semble quand même préférable.

Un grand merci à Thomas Piketty, mais aussi aux personnes avec qui il a travaillé, pour avoir collecté autant de données et les avoir popularisées de la sorte. Ce faisant, il a apporté une contribution majeure à la réflexion économique de notre époque, qui ne restera pas sans conséquence.

Le Rédacteur en chef de BEZIERS POLITIQUE